22 mai 2013

Hommage à Henri Dutilleux...

Ainsi la Nuit... Henri Dutilleux nous quitte. Les Amis de Maurice Ravel, le monde de la musique et tous les mélomanes sont en deuil...


Coll. privée Mme Thiriet, fille de Maurice Thiriet et membre des Amis de Maurice Ravel.
Photo prise lors des répétitions du ballet Le Loup créé par les ballets Roland Petit en 1953
au Théâtre de l'Empire. De gauche à droite : Maurice Thiriet, Pierre Petit,
Henri Dutilleux, Claude Pascal, et les danseurs Roland Petit et Colette Marchand.
Ecouter ici des fragments symphoniques sous la direction de Georges Prêtre
http://www.youtube.com/watch?v=UsSR-89bYcU
http://www.youtube.com/watch?v=FxUD_HrnICU 

Le grand compositeur Henri Dutilleux, né le 22 janvier 1916 à Angers, vient en effet de nous quitter ce 22 mai 2013 à Paris, à son domicile de l'île Saint-Louis. Formé successivement au Conservatoire de Douai, notamment par Victor Gallois (directeur de cette institution), puis, à partir de 1932, au Conservatoire de Paris, élève d'Henri Büsser, Jean et Noël Gallon, Maurice Emmanuel, Philippe Gaubert. Premier Grand Prix de Rome en 1938 avec la cantate L'Anneau du Roi, Prix international Maurice Ravel en 1987, etc., Henri Dutilleux qui n'accordait pas plus d'importance qu'il n'en faut aux prix aimait se souvenir de l'injustice faite à Maurice Ravel lors de son éviction définitive du Prix de Rome en 1905, prix qui échut à... Victor Gallois, dont Henri Dutilleux fut l'élève au Conservatoire de Douai... :

    Le jour où je suis devenu Premier Grand Prix de Rome en 1938 : cette journée a exercé par elle-même une influence sur mon parcours artistique, parce que ce jour-là les usines de Douai et Valenciennes se sont arrêtées de tourner en l'honneur de ce prix. C'était très touchant. Le Nord compte beaucoup de Prix de Rome, surtout chez les sculpteurs, comme Alexandre Descatoire, un Douaisien ! Berlioz et Debussy n'ont pas aimé être là-bas, à Rome.... C'était pour moi une prison dorée. On était dans un pays fasciste. On nous jetait des encriers aux fenêtres, sur les drapeaux français.... Je ne sais pas si j'aurais aimé ces lieux où je ne suis resté que trois mois, au lieu des trois ans prévus. Il faut du temps pour découvrir les richesses de Rome. Ce titre, c'était pour moi, ma famille, mes maîtres, un grand jour. J'avais vingt-deux ans. À l'époque, c'était une distinction flatteuse, bien que critiquée par certains. Le programme n'avait pas changé depuis Berlioz. C'était jugé très académique. Il faut que je vous parle du scandale de Ravel : on a refusé à Ravel la montée en loge en 1905, qui, pour les participants au concours, était déjà un succès. On lui a refusé alors qu'il avait déjà obtenu un Second Deuxième Grand Prix en 1901. Je pense que c'était à cause de son attitude un peu provocatrice. Nous avions deux épreuves : une fugue et un chœur. Ravel avait écrit un superbe chœur, L'Aurore, mais lui qui savait si bien écrire les fugues, là il avait fait exprès d'écrire une fugue dépassant toutes les audaces d'un moderne de talent. C'était de la provocation. Un membre du jury, Théodore Dubois, a dit : « On veut bien que Ravel nous prenne pour des pompiers mais pas pour des imbéciles »[1]. À mon avis, ils ont eu tort.

Henri Dutilleux
 d'après un entretien accordé à Anne-Sophie Hache
pour La Voix du Nord, 31 octobre 2010


[1] La citation la plus exacte est : « Monsieur Ravel peut bien nous considérer comme des pompiers ; il ne nous prendra pas impunément pour des imbéciles... ».
Paris, 2005 © AFP / Jean-Pierre Muller

Henri Dutilleux a dirigé le service des "illustrations musicales" à l'ORTF (1944-1963). Il a enseigné la composition à l'École Normale de Musique Cortot-Mangeot (à partir de 1961), puis au Conservatoire de Paris (1970-1984).
Très lié à la ville de Douai (Nord) où sa famille vint s'installer en 1919, Henri Dutilleux avait épousé en 1946 la pianiste Geneviève Joy, dont la disparition le 27 novembre 2009 l'avait beaucoup affecté. Il venait de fêter son 97e anniversaire à la Maison de la Radio le 22 janvier dernier où une fête lui avait été organisée. Voir ici un extrait d'une vidéo tournée à l'occasion :
http://www.lemonde.fr/culture/video/2013/05/22/quand-henri-dutilleux-evoquait-son-dernier-opus_3415411_3246.html
 
Les obsèques d'Henri Dutilleux ont eu lieu lundi 27 mai 2013
1) Messe à 10h30 à l’église Saint-Louis-en-l’Île, près du domicile d’Henri Dutilleux ; l'église était bondée et le monde de la musique et des artistes très bien représenté... ; outre les chœurs chantés par les Petits Chanteurs de Sainte-Croix de Neuilly (direction François Polgár) et du Chœur grégorien de Paris, la messe fut ponctuée par deux moments musicaux, une audition de l'Andantino du Quatuor en sol mineur de Claude Debussy et une audition d'extraits du quatuor Ainsi la Nuit d'Henri Dutilleux par le Quatuor Rosamonde...
2) Enterrement dans l'intimité au Cimetière Montparnasse.
Les personnes tenant à faire un geste peuvent effectuer un don à l'association Foyer Geneviève Joy-Henri Dutilleux à 10, rue du Confluent, 37500 Candes-Saint-Martin, de manière à faciliter le début des activités de cette demeure d'Henri Dutilleux, donnée à la commune, comme résidence de musiciens et de compositeurs.

La demeure d'Henri Dutilleux et Geneviève Joy à Candes-Saint-Martin (Indre-et-Loire), est le siège de l'association Foyer Geneviève Joy et Henri Dutilleux, et aura vocation à accueillir des musiciens en résidence. L'auditorium du Conservatoire à Rayonnement Régional de Douai porte le nom d'Henri Dutilleux depuis le bicentenaire de cette institution en 2006.


Parmi les les chef-d’œuvre qu'Henri Dutilleux nous laisse :
Sonate pour piano (1948), créée par Geneviève Joy, épouse d’Henri Dutilleux
1e Symphonie (1951)
Le Loup (1953), ballet, créé par les Ballets Roland Petit
Deux sonnets de Jean Cassou (1954) version pour voix et orchestre et version pour voix (baryton) et piano
2e Symphonie Le Double (1959)
Métaboles (1965), symphonie créée par l’orchestre de Cleveland
Tout un monde lointain (1970), concerto pour violoncelle inspiré de poèmes de Baudelaire et créé par Mstislav Rostropovitch à Aix-en-Provence
Ainsi la Nuit (1977) pour quatuor à cordes
Timbres, espace, mouvement. La Nuit Étoilée (1978) inspirée du tableau éponyme de Van Gogh, commande de Mstislav Rostropovitch
L'arbre des songes (1985), concerto pour violon et orchestre
Trois préludes (1988) pour piano : D'ombre et de silence, Sur un même accord, Le jeu des contraires (ce dernier, joué encore il y a quelques jours, le 16 mai 2013, par Andrew Tyson, finaliste du Concours Reine Elisabeth)
The Shadows of Time (1997) Prix de Cannes 1999 et Grand Prix de la presse musicale internationale
Sur le même accord (2002), pour violon et orchestre, créé par Anne-Sophie Mutter à Londres
Correspondances (2003), cycle de cinq mélodies pour voix et orchestre dédié à la soprano Dawn Upshaw, sur des textes de Prithwindra Mukherjee, Soljenitsyne, Rilke et Vincent van Gogh, créé par l'Orchestre philharmonique de Berlin sous la baguette de Sir Simon Rattle
Le Temps l'horloge (2006-2007), pour soprano et orchestre, sur des poèmes de Jean Tardieu, Robert Desnos et Charles Baudelaire, créé par la soprano américaine Renée Fleming sous la direction de Seiji Ozawa
etc., etc.

© La Voix du Nord 2010
Bien maigre réconfort, qu'il nous soit permis de citer ici la phrase finale du discours prononcé par Jean Zay aux obsèques de Maurice Ravel au cimetière de Levallois le 30 décembre 1937 :  "...je crois que le meilleur hommage que nous puissions rendre à sa mémoire en ce jour de deuil, c'est de protester contre sa mort en considérant la réconfortante lumière que son œuvre ne cessera de dispenser aux générations à venir..."

Médias et communiqués (cliquer sur les titres) :
Voix du Nord
Observateur du Douaisis
Pierre Gervasoni, Le Monde
Renaud Machart, "Un artiste soucieux d'autrui", Le Monde
Le Figaro
Ollivier Bellamy, The Huffington Post
Philippe Cassard, La Croix (bel article dont nous vous recommandons la lecture...)
FranceTV/CultureBox
France Culture
Communiqué du Ministère de la Culture
Communiqué du Premier Ministre
Communiqué de la Présidence de la République
Page Henri Dutilleux du site de France Musique
etc. etc. etc

A lire en ligne :
Entretien d'Henri Dutilleux en 2002 pour The Guardian
Entretien d'Henri Dutilleux en 2006 pour ClassiqueNews
Entretien d'Henri Dutilleux en 2009 pour ResMusica 

A entendre :
Table ronde autour d'Henri Dutilleux en 2006

Vidéos à voir :
Entretien d'Henri Dutilleux en 2009 pour l'Orchestre National de Lille
Entretien d'Henri Dutilleux en 2010 à son domicile parisien pour Mezzo (Mezzo Voce)
97e anniversaire d'Henri Dutilleux le 22 janvier 2013 à la Maison de la Radio  

Bibliographie :
Pierrette Mari, Henri Dutilleux, Paris, Hachette, 1973.
Caroline Potter, Henri Dutilleux. His Life and Works, Ashgate, 1997.
Maxime Joos, La perception du temps musical chez Henri Dutilleux, Paris, L'Harmattan, 1999.
Henri Dutilleux, Mystère et mémoire des sons. Entretiens avec Claude Glayman, Arles, Actes Sud, 1999.

Films documentaires :
Henri Dutilleux : Ainsi la Nuit, réalisation Vincent Bataillon, 2010, 58 mn, avec le Quatuor Rosamonde 
Pour rendre hommage à Henri Dutilleux, Wéo a rediffusé le documentaire Ainsi la nuit vendredi 24 mai 2013 à 22 h 30

Hommages radiophoniques à Henri Dutilleux :
Après la journée complète d'hommage rendue par France Musique Jeudi 23 mai (vous pouvez réécouter la plupart des émissions via le site de France Musique), d'autres hommages radiophoniques ont été et seront rendus à Henri Dutilleux. Olivier Erouart, directeur d’antenne de la radio classique alsacienne Accent 4, http://blog.accent4.com , a programmé un hommage à Henri Dutilleux lors de son Opus Café du Mardi 28 mai à 18h20. Une interview de Jean-Claude Casadesus enregistrée la veille y a été diffusée et mise en ligne sur le site. Jean Deplace, ancien violoncelle solo de l'Orchestre philharmonique de Strasbourg, Jean-Christophe Garzia, altiste au SWR Baden-Baden Fribourg, Philippe Olivier, musicologue et Patrick Minard, directeur de l'OPS étaient présents et ont apporté leur témoignage. Accent4 a par ailleurs rediffusé deux émissions que le musicologue Maxime Joos, professeur d'analyse au CRR de Lille, avait réalisées sur son ami, Henri Dutilleux, auquel il a consacré une monographie parue en 1999.